samedi 11 décembre 2010

Mood of my day



Brouillard intense et pénétrant, j'achève mon croissant en glissant, somnambule.  Je divague et digresse,  de linteaux en encorbellements, de tympans en voussures et de vices en vertus, les anges ont la peau dure. Un bonheur noctambule, rivé à mes paupières, poursuit sa vie chimérique en diurne sursis. Sur mes lèvres, un sourire niais sans doute, pourtant j’avance à reculons. Aveugle au matin qui s’installe et répand dans les rues sa fatale injonction. J'entend qu'on sifflote, ...le chariot des journaux. Me viennent des envies d’échanger mon sac trop plein contre sa tournée. D’un pas machinal, domestiqué, je routine au-delà du couvent.

La voilà finalement qui se dresse, jolie dame sur pilotis, sa majesté barrant le chemin. La brume en fine gouttelettes à dilué sa flèche, on dirait un vaisseau de guerre échoué. Je monte la marche, Saint Laurent m’accueille en son portail. J’empoigne l’anneau gelé et pousse le lourd vantail. Un froid étrange m’enveloppe. Il me vient des images de vieilles caves, retapées d’une valse de myrrhe doucereuse et de splendeurs d’orient. Exit les évocations de pomme de terre flétrie et d’ail pénétrant. Mon pas résonne sous la voûte. L’atmosphère du lieu, solennelle, emporte mes derniers doutes. Je jette un regard circulaire... personne. Juste un pigeon déglingué poussé par le froid entre une chaise de prière et les fonts baptismaux. Il grogne plus qu’il ne roucoule, de guingois sur sa seule patte valide.

 Quelques vestiges d’encens font des volutes dans les doigts de dieu que le vitrail colore. Je resterai bien ici. L’autel dans mon dos, tête inclinée, je me fonds dans la rosace, les couleurs papillottent et s’effacent. Comme dans une mise au point brutale, le vortex m’aspire. 

A moi, jardins, sentiers, collines! Je cours dans les chemins creux, dévale la pente, m’enfonce sous les arbres, et là, dans le bosquet, juste après la clairière.. le ruisseau enfin! J’ai laissé derrière moi la procession. De toute façon pourquoi les suivrai-je? Je ne comprends pas tout ça! Je n’aime de ce moment que les pétales de rose qui parfument le chemin.  Calicots de couleurs vives, bures de fêtes, écharpes mordorées ne sont qu’emplâtres sur un monde factice, et ils ne m’ont jamais donné la notice. J’entends qu’on m’appelle, je suis paralysée, mon coeur cogne si fort. Un pas rapide fend l’herbe. -"Te voilà! Décidément tu ne fais rien comme tout le monde!"- Il me prend par l’oreille et me traîne derrière lui.

A l’amande, je gratte la dalle de pierre, avec pour seul outil mes mains écorchées et un sac en plastique.. On dirait que des millions de pigeons se sont oubliés là juste pour l’occasion. Alors toujours rebelle? Midi! Sauvée par la cloche.. Plus qu’à espérer que ce soit enterré lundi. Rageuse, avant de déguerpir j’entre dans la sacristie, ouvre la porte de l’armoire séculaire. Ca sent la naphtaline, écoeurrée je recule. Et puis non! J’y suis j’y reste! J’aperçois le paquet : elles sont belles, rondes et régulières, d'un blanc ivoire, on dirait des jetons! Je pourrais m’en servir comme monnaie. Mon rire résonne, j’en sursaute et file avec mon larcin. J’aurai pu prendre la bouteille de vin mais à quoi bon, il en a une pleine cave. Je veux juste qu’il ne trouve plus ses précieuses rondelles pour l’office de demain. Un dimanche sans pain! Je me sens vengée des coups de règles à plat sur les paumes tendues, tenus secrets par peur du pire. Et plutôt deux fois qu’une!

Tandis qu’une onde chaude traverse encore mon coeur, un léger choc me sort de la rêverie. Je me réveille en chute libre. Contre un panneau de bois, un moineau s’agrippe à la vierge et l’enfant, dérappe dans la couleur, et s’envole comme un signal. Une escadrille de pigeons traverse la nef, instinctivement je baisse la tête. Mon sac me scie l’épaule, qui me rappelle qu’on m’attend. Mon carton à dessin sous le bras gauche ankylosé, je reprends ma traversée en direction du portail sud. Le soleil entre soudain, illuminant le jugement dernier. Charmant! Au fronton de l’horloge, astronomique présage, c’est l’heure de la mort qui apparait souriante et fière dans un bruit de roues dentées. Je frissonne, elle s’arrête.. me transperce de ses sombres orbites.

Dans un frottement sur la dalle, une paire de sandales apparait: -"Que faites-vous-là! Si ce n’est pas pour la messe allez-vous en!"- Je saute jusqu’à la porte opposée. Le battant claque magistralement. Pas de rayon vert pour aujourd’hui! Dans mon dos le même tribunal: -"l’église, droite, couronnée..., la synagogue les yeux bandés et le roi Salomon"-, et bla et bla.. Je suis sûre qu’ils rigolent comme tous les matins. M’empêcheront pas de revenir demain. De mes souvenirs kaleidoscope en ronde rituelle, je tire mes désirs électriques.

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