mercredi 17 novembre 2010

Lʼart, inutile et nécessaire 2, élément de comparaison: Le design

Ettore Sottsass - Michael Samuels
Je reviens à ce qui me tient. Tourner autour du propos, "l'art est nécessaire à défaut d'être utile". Définir est souvent vain, tant les opinions et perceptions divergent, mais tenter d'approcher sans à-priori est possible, et enrichissant. Je sais qu'il n'est pas toujours efficace, et c'est même illusoire parfois, que de vouloir établir des comparaisons. Mais il me semble qu'on peut donner une autre acception au terme, en le nommant vis-à-vis. J'ai toujours pensé qu'on comprenait une chose parce qu'il existe dans un cadre contigu, une forme qui diffère ou s'y oppose. Comment percevoir qu'il fait froid, si la froidure est la norme, ce n'est que parce qu'il fait chaud aussi qu'on établit une différence. De la  même façon, toutes les couleurs prennent leur valeur et leur sens dans les rapport qui existent entre elles.

Aussi pour expliquer mon rapport à l'art et la perception que j'en ai, je choisis de le comparer au design. Ils se sont singulièrement rapprochés ces derniers temps dans les formes qu'ils adoptent, brouillant les pistes, rendant notre perception plus complexe, et modifiant nos relations. D'ailleurs on lit souvent "Art et design" aux frontispices des grandes écoles, des musées, ou des expositions. De quoi est faite cette nature qui les démarque? La question peut se poser concrètement en des termes simples: "à quoi servent-ils?" En matière de design: regardez l'objet, sa fonction est la réponse. On en revient à l'inutilité de l'art. C'est une question que l'on entend fréquemment à son sujet, et je ne crois pas l'avoir entendue formulée ainsi à propos du design.

Et cette autre question: qu'est-ce que ça représente? En art, elle est rengaine, fatale, même si elle ne trouve pas toujours de réponse, et vous ne l'entendrez jamais à propos du design. Pourquoi? L'objet du design prend la forme, de la fonction à laquelle il se destine. Quoi que les formes aient évolué, dans la plupart des cas, vous saurez toujours reconnaître un grille-pain, un réfrigérateur ou une brosse à dent. Formes et fonctions entremêlés deviennent idéogramme. Le design concrétise une idée de l'ordre du concept. Celle-ci, doit tenir compte de contraintes extérieures, et d'un contexte.  On parle d'ailleurs de cette discipline comme d'un "art appliqué". Et on considère, s'il n'est pas inscrit dans le champ des arts-plastiques qu'il l'est dans celui des beaux-arts. Voilà qui complique encore l'analyse.

Le design tente de concevoir et réaliser des objets qui sont destiné à remplir une fonction. Il y a de nombreux courants et opinions. Mais en somme, il va tenter de penser la forme d'un objet, en partant de l'idée de sa nécessaire fonction, tout en faisant en sorte que forme et fonction soient en cohésion, et que de l'harmonie entre elles, se dégage une esthétique. C'est l'idée qui prime.

Vient ensuite la question des matériaux, du coût, de la rentabilité qui amènent fatalement aux notions de duplication et de production en série, qui doit faire face à une demande, suscitée par un besoin.... Le design a donc une forme de responsabilité sociale, il est une entreprise contextuelle qui tente de résoudre des problèmes posées à un certain nombre. Il est clairement une réponse, à ce besoin. Et il travaille en équipe, à sa conception. Quand à sa réalisation elle fait entrer le design dans le champ de l'industrie.

Rien de tout cela en art, celui-ci n'a aucun espèce de responsabilité, ou alors morale, et là les frontières sont floues. De l'art on dira, j'aime ou je n'aime pas. Ou encore je ne comprends rien. L'artiste, qui travaille seul... à sa démarche (Certains artistes fort connus ont depuis contredit le propos) ne réfère qu'a sa propre nécessité. Il n'est pas important, à priori de savoir ce qu'en pensent les gens, le monde. Ce qui compte c'est de se poursuivre, de continuer à s'exprimer, sur le plan des émotions ou des idées, en affinité avec un médium.... donnant forme cohérente à une quête. Celle-ci s'exprime dans des oeuvres uniques. L'art n'est donc pas une réponse mais un questionnement.

Là où le design doit satisfaire à des exigences d'efficacité des coûts, de fonctionnalité et d'optimisation de la matière, l'art s'en affranchit. Le design est donc utile. Devons nous pour autant, considérant qu'il a sa place dans nos sociétés, penser l'art comme futile? L'artiste s'expose à vous, il prend les risques, de déplaire, d'être raillé, méprisé ou jalousé, mis au rencard des priorités. Il part d'une nécessité, mais c'est un acte de courage aussi. Parce que c'est avec sa part intime qu'il travaille et affronte le monde. Cette même part intime que la plupart d'entre-nous refoulent, pour rentrer dans le moule. Agissant ainsi l'artiste touche à nos sens et notre perception, nos sentiments et nos émotions, notre intimité, nos propres questionnements. Et si on considère l'art au dernier rang des obligations et nécessités, on sait tous pertinemment son importance, en ce qu'il est la trace de notre histoire intime, culturelle et humaine, de notre nature profonde, celle qui travaille en souterrain depuis toujours. Nous vivons donc avec l'art une relation complexe de filiation. Et celui-ci exerce tout haut celle filiation, quand nous la maintenons dans le secret et l'oubli.

Au delà-du consumérisme que nos sociétés ont encouragé, faisant de l'homme un être programmé, un mouton... il reste ces artistes qui créent leur vie, décidant que ce qui compte c'est d'exprimer leur part d'humanité.

ARTICLE: "Le design qu'est-ce que c'est?"

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samedi 13 novembre 2010

Mood of my day



Couchée sous l'arbre, collée dans l'herbe humide, les pieds relevés contre le tronc, je me déplie. La terre est encore chaude. Les feuilles crissent. Les couleurs de l'automne ont mangé mes yeux. Les ai planté au ciel, pour capter les restants de soleil.. Les frondaisons gémissent, découpant des pans de bleus, morceaux d'éther. Les grands poissons blancs fendent l'aquarium et font des taches au sol... Les ombres de l'instant, se rapprochent, grandissent et puis détalent lestement.

Tiens, un hippocampe.. un requin, et ça ce n'est pas un croissant de lune? Soudain ton visage, profil fin et terrestre, apparaît dans les bords déchirés. Allez viens... une dernière fois...

La terre touche le ciel. Mes doigts sont gourds. Le vent traverse mon gilet, s'engouffre sous ma peau. L'hiver qui vient. Il est temps que je parte. "Attends encore un peu!"

Mes pensées s'escamotent, magiciennes. Ma tête de cristal est vide, enfin. Il n'y a plus qu'à entendre et à voir, mes billes s'affolent au monde qui tremble dans le vent, se posent sur l'écorce. Les mots d'avant, gravés, idéogramme, pas d'oubli. La route est loin, l'air est libre, je sens mon couteau dans ma poche. Irai-je biffer la cicatrice? 

Blesse tendresse.. Lasse, je laisse ses traces à reculons, ma peine est gravée dans mon crâne. J'aurai  voulu... Plus tard, après moi, je sais qu'elles seront encore là. 

La tête renversée sur la racine exsangue, que l'herbe adoucit, je construit un dernier château dans le ciel..
Me relève et m'étire endolorie. Le vent me frappe. Je m'agenouille dans les herbes pour détacher une fleur d'ortie, et goutte les yeux fermés le sucre qui s'écoule, du pédoncule blessé.. 

Il est temps que je parte, comment me détacher. Au sol un cercle de cailloux. Je dégomme le tout, amère.
J'avale mes regrets, j'efface mes larmes du plat de ma semelle, enfourche mon vélo. 

Il est temps que je parte, la vie m'attend. Retrouverai-je le chemin de la ville? Le ciel me fait un dôme... Pour une seconde, je me sens élue. Le rouge aux joues,  je ramène le vert au gris, et le feu qui court les campagnes me suit. La ville entre en ma chair comme l'âme métallique. Muette, sans un cri. Mes mots sont restés en arrière, plantés dans le tronc. Semence des jours à cueillir. Une dernière pensée saigne au bord de mes yeux.

Je sais que demain, une fois encore, je me battrai en duel avec ma fin de nuit.

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vendredi 12 novembre 2010

L'amour de l'art, ou la nature de la perception.

Mimmo Paladino- Clair de lune, 2008/2009
Technique mixte sur toile. 200 x 300 cm

Je me demande souvent pourquoi une oeuvre happe soudainement et totalement mon regard. Mes émotions le suivent de près et mon esprit n'est jamais loin qui survient à essayer de comprendre. Non le sens de l'oeuvre, mais pourquoi je suis là, vibrant, ébahie, ou tombée par terre, avec le sentiment que je me trouve face à un langage qui semble universel. 

Il y a que je suis dans le désir soudain. Et j'ai la sensation qu'au travers de l'oeuvre, l'artiste est parvenu à se hisser loin au dessus des lieux communs, jusqu'à se trouver, puis s'effacer et laisser parler son ouvrage, qui vit seul, hors de lui, dans le regard que nous lui portons, combinant une multiplicités de perceptions et de points de vue. Lui même ne peut plus parvenir à en saisir, qui lui échapperont toujours, les myriades de sens et d'acceptions qui ramifient. Mais le veut-il seulement? 

C'est ce qui fait, que je continue d'être là, désirante, les sens en appétit, l'esprit aiguisé et le coeur en chamade. Il y a quelque chose de l'ordre du sensible, mais je sais aussi que mon attirance tient à cet au-delà des apparences visibles, dans ce qui n'est pas dit, restant énigmatique. Comme une question posée. Et j'aime les questions, les poser c'est être toujours en vie.

L'oeuvre est une étape, et quoi qu'il décide d'en arrêter un jour le traitement, elle sera toujours incomplète et l'artiste le sait. Que cherche-il? Nous offrant son ouvrage, tente-t-il de se relier à nous? Nous unissant par là, et nous laissant reconstruire son oeuvre, nourrissant son propos.. Je crois qu'un artiste atteint la plénitude de son but, un instant, lorsque les spectateurs accèdent, en des temps et des lieux divers, à cet espace où le regard, la perception et l'esprit travaillent de concert, ouverts, prêts à recevoir et follement amoureux. Parce qu'entre l'oeuvre est le spectateur il est question d'amour aussi, et du désir qui le nourrit.
Mais l'artiste n'attends peut-être pas tout cela. Il sait qu'une fois l'oeuvre produite, elle lui échappe. Il est juste désirant, lui aussi.

Je sais que nous regardons et considérons l'art, ou non, au travers de nos propres filtres, culture, nature, éducation.... et ils sont si différents. Cela ne doit pas nous empêcher de prendre position. Ayant des amis artistes je sais aussi combien certains se fichent éperdument de savoir ce que l'on pensera de leur démarche, voire même du résultat. Alors j'ai souvent posé LA question, pourquoi créés-tu? La réponse qu'on m'a donnée: "je ne peux pas faire autrement".

Je crois que c'est ce que je ressens face à l'oeuvre, qui me désarçonne la perception et me porte aux nues, cette nécessité intérieure impérieuse, dont l'oeuvre est l'incarnation, et ce sentiment de communion, avec ce que l'art a de sacré, à savoir le pouvoir de création et de recommencement, dont nous pouvons nous saisir, et par lequel nous pouvons nous sentir vivants.



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